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INTERVIEW /Pascal Ouattara (directeur exécutif de l’AIBEF) « L’État œuvre pour que les soins de santé sexuelle et reproductive soient accessibles à toutes les populations, jusqu’au dernier kilomètre. »

À l’occasion de la célébration du 46ᵉ anniversaire de l’Association ivoirienne pour le bien-être familial (AIBEF), Pascal Ouattara, directeur exécutif de cette organisation non gouvernementale à but non lucratif, dresse un bilan détaillé de l’action menée en faveur de la planification familiale et de la santé sexuelle et reproductive en Côte d’Ivoire.

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Mediadiversity : L’AIBEF fête, ce 11 septembre 2025, ses quarante-six ans d’existence. Quel regard portez-vous sur son engagement en matière de santé sexuelle et reproductive ?

Pascal Ouattara : Quarante-six années, c’est une longue période d’apprentissage, de réalisations et de succès dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive. Le bilan que nous dressons est encourageant : la Côte d’Ivoire a enregistré une nette amélioration du cadre juridique relatif aux droits en santé sexuelle et reproductive ainsi qu’un progrès notable de l’environnement social.

Nous constatons, en particulier, des avancées significatives pour les communautés, notamment pour les femmes et les jeunes filles, en matière d’accès aux contraceptifs. La qualité des soins s’est considérablement améliorée par rapport aux années antérieures. Nous adoptons désormais une approche holistique, centrée sur la personne, qui prend en compte l’ensemble des besoins de celles et ceux qui sollicitent une méthode contraceptive ou des conseils en planification familiale.

Un élément essentiel de ce bilan est l’augmentation du taux de prévalence contraceptive : aujourd’hui, la Côte d’Ivoire affiche des résultats bien supérieurs à ceux observés il y a dix ou quinze ans. Conséquence directe : la mortalité maternelle diminue. Moins de femmes perdent la vie en donnant naissance. Après quarante-six ans d’efforts, l’AIBEF se considère, à juste titre, comme un acteur pionnier et indispensable de la santé sexuelle et du planning familial, utile au quotidien des communautés.

Quelle est l’évolution récente de la prévalence contraceptive en Côte d’Ivoire ?

Entre 2021 et 2024, le taux de prévalence contraceptive est passé de 18 % à 24 %, selon les données du ministère de la Santé et du Fonds des Nations unies pour la Population (UNFPA). Parallèlement, la mortalité maternelle a fortement reculé : de 614 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2011-2012, elle est passée à 385 décès pour 100 000 en 2021. La planification familiale a largement contribué à ce progrès.

Quelles sont les principales raisons de cette amélioration ?

Tout d’abord, les médias jouent un rôle important en mettant en lumière les avancées, même modestes, de l’AIBEF. Mais la volonté politique de l’État ivoirien est déterminante. Le ministère de la Santé a mis en place un programme « Santé mère-enfant » spécifiquement dédié à la santé de la reproduction et à la planification familiale.

Il faut aussi souligner l’amélioration de la couverture sanitaire : infrastructures renforcées, équipements modernisés, formation des agents de santé aux technologies les plus récentes. Surtout, depuis octobre 2024, toutes les méthodes contraceptives sont gratuites sur l’ensemble du territoire, y compris dans les services de santé scolaire et universitaire, ainsi que dans les structures de santé pour adolescents et jeunes (SSSU-SAJ), communément appelées « médico-scolaires ». Cette gratuité s’adresse à tous les couples, qu’ils soient mariés ou non, et à toutes les familles.

Il convient également de mentionner l’action complémentaire d’autres acteurs : ONG nationales, partenaires internationaux et réseaux communautaires qui multiplient les campagnes d’éducation sexuelle et de sensibilisation. Les populations se montrent de plus en plus réceptives, adoptent de bons comportements et diffusent à leur tour ces pratiques positives dans leurs communautés.

L’AIBEF est aussi pionnière dans la sensibilisation et la prise en charge des personnes en situation de handicap.

Quelles sont vos actions concrètes ?

Une des missions essentielles de l’AIBEF est de garantir l’accès à l’information pour les personnes en situation de handicap. Dans la mesure de nos moyens, nous avons conçu, en partenariat avec l’Association des parents des personnes en situation de handicap de Côte d’Ivoire, un manuel de sensibilisation à la planification familiale en braille, destiné aux personnes déficientes visuelles. Cet ouvrage aborde toutes les questions relatives à la santé sexuelle et reproductive, leur permettant d’accéder directement à une information fiable.

Par ailleurs, nous avons formé des encadreurs issus de ces communautés afin qu’ils puissent, grâce à la langue des signes, animer des séances d’échanges sur la contraception et le planning familial. Pour nous, l’enjeu n’est pas seulement que les personnes handicapées viennent dans un centre AIBEF ; il s’agit surtout qu’elles sachent qu’elles peuvent bénéficier des mêmes services dans n’importe quel centre de santé du pays.

Combien de patientes votre réseau accueille-t-il chaque année ?

Selon les statistiques de 2023 relatives au planning familial et à la santé sexuelle et reproductive, l’ensemble du réseau AIBEF, avec ses antennes réparties sur tout le territoire ivoirien, a reçu plus de 62 000 femmes. Ce chiffre n’inclut pas les revisites de celles qui viennent uniquement renouveler leur méthode contraceptive.

Quelles stratégies l’AIBEF met-elle en œuvre pour renforcer l’éducation et l’adoption des méthodes contraceptives dans les années à venir ?

Nous combinons plusieurs approches. D’abord, la stratégie du porte-à-porte, qui consiste à parcourir les quartiers pour dialoguer directement avec les populations lors de causeries en petits groupes réunissant jeunes et parents. Ensuite, la stratégie de l’assemblée communautaire : des campagnes de sensibilisation de masse, animées depuis un camion-podium, avec musique, théâtre et messages sur la planification familiale.

Nous utilisons aussi des affiches et des messages dans les langues locales, car certaines personnes n’ont pas accès à Internet ou aux médias modernes. Parallèlement, nous entrons résolument dans l’ère de la digitalisation de nos services : lorsqu’une activité est en cours, grâce aux réseaux sociaux, quelqu’un à Tengréla ou à Odienné peut la suivre en temps réel sur Facebook. Cette présence numérique renforce notre proximité avec toutes les couches de la population.

Selon l’UNFPA, près de 200 millions de femmes dans les pays en développement n’ont pas accès à la planification familiale, ou s’y heurtent à l’opposition de leur entourage. Comment remédier à cette situation ?

En Côte d’Ivoire, les normes sociales demeurent très pesantes. Certaines femmes ne peuvent accéder à la planification familiale faute de centre de santé proche ou d’informations fiables. Dans beaucoup de communautés africaines, l’enfant est perçu comme une richesse, ce qui rend l’usage de la contraception culturellement sensible.

Le véritable combat consiste à faire reconnaître l’accès aux contraceptifs comme un droit fondamental, non seulement sur le plan juridique – ce qui est déjà le cas – mais surtout dans la compréhension collective. Il faut qu’une jeune mariée ne soit plus stigmatisée parce qu’elle tarde à concevoir, ou qu’une adolescente puisse se rendre dans un centre de santé pour obtenir une méthode contraceptive sans être jugée.

L’État ivoirien s’emploie activement à garantir cet accès universel. De nombreux centres de santé de proximité ont été construits pour matérialiser cet engagement. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire s’est dotée d’un cadre juridique solide en matière de santé sexuelle et reproductive.

Quel message souhaitez-vous adresser, en conclusion, à l’ensemble de la population ?

Maîtriser la santé sexuelle, c’est d’abord trouver un équilibre entre la croissance démographique et les ressources économiques disponibles. La planification familiale permet une meilleure gestion des investissements publics et privés.

Prenons un exemple : si l’on dispose de 2 000 salles de classe pour scolariser 10 000 enfants cette année, tout va bien. Mais si, l’an prochain, il faut accueillir 20 000 enfants avec le même nombre de classes, il sera impossible de garantir une éducation de qualité pour tous.

La planification familiale est donc un levier essentiel non seulement pour la santé, mais aussi pour le développement économique et social. Le concept de « dividende démographique » en dépend : pour en bénéficier, il faut maîtriser la croissance de la population. Cela suppose de former davantage le personnel de santé, d’assurer la disponibilité permanente de contraceptifs et de permettre à chacun de faire un choix éclairé.

Il est important que la population comprenne que la mission de l’AIBEF n’est pas d’empêcher quiconque d’avoir le nombre d’enfants désiré ou de vivre pleinement sa sexualité. Notre objectif est d’accompagner chaque individu afin qu’il le fasse en tenant compte de son environnement et des réalités économiques et sociales. Nous encourageons également une communication ouverte entre parents et enfants sur ces sujets.

L’AIBEF invite donc toutes les populations à fréquenter ses structures : nous nous engageons à promouvoir, de manière constante et respectueuse, la planification familiale pour le bien-être de chacun et de toute la société.

 

Propos recueillis par Maya Konan

 

https://mediadiversity.info/2025/05/29/planification-familiale-en-afrique-un-levier-dautonomisation-des-femmes-et-de-developpement-economique-discute-a-abidjan/